L'Instant Parisien x Topager

Un potager sous la Tour Eiffel

La cabane au fond du jardin ? Un immeuble ultra moderne de 12 étages ! Tournez la tête à droite : les abeilles butinent, des poules caquettent en sourdine, des tomates rares rougissent à leur rythme. Ça sent bon la menthe et la lavande. Maintenant, tournez la tête à gauche : à cinq cent mètres, en bonne voisine de palier, la Tour Eiffel tutoie l’hôtel Pullman. Tournesols, arbres fruitiers, fleurs des champs et herbes aromatiques… Est-ce la campagne à Paris ou Paris à la campagne ? Topager nous ouvre les portes du paradis vert : le potager quatre étoiles de la Tour Eiffel.

On a découvert Topager dans un article du Monde. Ces pionniers qui veulent à tout prix doter la ville de nouveaux poumons verts sont d’abord des experts en écosystèmes urbains et en agronomie. Ce n’est pas une lubie de l’époque, ni une mode pour bobo déraciné en recherche de rédemption, mais une lame de fond qui irrigue depuis des années New York où tout en haut des buildings, on bine, on bêche, on se fait apiculteur et maraîcher. Big Apple n’a jamais aussi bien porté son petit nom. Réintroduire de la chlorophyle, de la biodiversité, et du lien social entre les citadins, est le pari que les grandes villes se lancent à elles-mêmes.

Quand on lit (avec joie) que les fruits et légumes sont finalement (beaucoup) plus sains et (beaucoup) moins pollués quand ils poussent sur les toits des grandes cités que dans les champs où la chimie opère depuis deux ou trois générations, on se dit que l’avenir s’annonce plus vert que prévu. Les sceptiques retiendront que contrairement au gaz de ville, les métaux lourds des gaz d’échappement ne montent pas dans les étages. La clé des champs et la clé des villes sur le même trousseau !

Mais à Paris, l’affaire est plus compliquée qu’à New York où à la verticalité des façades répondent quelques centaines d’hectares de toits aussi plats que les champs de blé de la Beauce. Les toits de zinc parisiens, eux, sont en pente, tarabiscotés, petits, imbriqués, esthétiquement parfaits pour faire rêver le monde entier, mais pas franchement adaptés à la repique des plants de salade, à moins d’avoir l’âme d’un jardinier-alpiniste. Mais la capitale offre d’autres espaces. Une dalle cachée entre un hôtel de luxe et des immeubles ? Oui, par exemple. Et si cette dalle a une vue imprenable sur la Tour Eiffel ? Bah tant pis, c’est pas grave, on fera avec.

C’est pour l’hôtel Pullman que Topager a créé cette année un (merveilleux) potager et un verger de 600m2. Si un Parisien centenaire nous lit, ça lui rappellera une époque où sur les berges de la Seine Paris nourrissait Paris. Mais assez parlé, suivons le guide. Suivons Arnaud.

Aujourd’hui, c’est Arnaud qui s’occupe de veiller au bien-être du potager. Ça commence direct, franco. «Goûtez nos haricots». Croquer à pleines dents dans un haricot cru. Petit plaisir du jour. Dans nos habits de ville, on essaye de placer un peu de notre science rurale : «ce sont bien des capucines, ça ?». «Oui et ça se mange». Ah ça, par contre, on l’ignorait. «Alors, vous aimez ?» Cela a un goût délicieusement poivré. Une autre plante a la saveur des huitres. «On l’utilise pour élaborer les sauces des poissons». Et la visite se poursuit comme ça, de découvertes en pauses casse-croûte. Pendant toute la visite, Arnaud nous encourage à sentir, à cueillir, à goûter.

Ici on cultive des variétés anciennes de tomates, délaissées par les maraîchers traditionnels parce que n’ayant pas un assez bon rendement, mais également des courges, des topinambours de compétition, des haricots, de la salade, du basilic à foison, de la menthe par brassées… De quoi, en fait, remplir les shakers du bar de l’hôtel et les assiettes du restaurant. Le chef, d’origine californienne, s’est ainsi fait son petit plaisir en demandant à ce qu’on plante des choux Kalh. «Le but est d’arriver, pour certains fruits et légumes, à l’autosuffisance». Pour ce premier été, 40 kilos de framboises ont ainsi été récoltés. «On a découvert aussi que le chef adorait utiliser la menthe, on s’adapte, on va en planter encore plus».

En écoutant Arnaud, on imagine le chef et sa brigade venir faire son marché de l’autre côté de la baie vitrée du restaurant, choisir ses tomates à maturité, cueillir les fleurs pour ses recettes. «C’est comme ça que ça se passe réellement».

Ce petit paradis fait le bonheur des clients de l’hôtel (on mange quoi à midi ?) mais aussi celui des habitants qui vivent dans les grands immeubles entourant le potager. «Nous avons créé des vocations», nous dit Arnaud, en désignant la pelouse mitoyenne devant la loge du gardien de l’immeuble voisin. Un mini potager fait son numéro. «On compare nos tomates», plaisante-t-il.

La biodiversité se reconstitue en ville et c’est l’une des vertus de l’agriculture urbaine, accueillir des hôtes, les faire rester si possible. Les papillons y batifolent, on y dénombre des coccinelles, des insectes et des oiseaux. «On a dû protéger certaines cultures avec des filets». Les oiseaux s’étaient passé le mot : supermarché à ciel ouvert à deux coups d’ailes de la Tour Eiffel, premier arrivé, premier servi.

Topager cultive sans insecticides, sans pesticides, en produisant sur place son compost avec les déchets végétaux du jardin, et ceux du restaurant. Et quand Arnaud s’équipe d’un pulvérisateur, il nous explique qu’à l’intérieur du bidon, il n’y a que du lait (avions-nous un air suspicieux ?). «C’est pour traiter ce petit champignon sur ce plant de tomate». Et les oeufs, demande-t-on, vous en produisez beaucoup ? «Pas mal». Un petit crochet par la basse-cour, ça vous dit ? Nous, oui. Après les poules de Montmartre, allons tailler une bavette avec celles du XVème arrondissement.

Poiriers, cerisiers, figuiers, framboisiers… Pour atteindre le poulailler, nous traversons le verger. Partout, des fleurs, et des herbes, folles et moins folles, oscillent mollement. Il y un côté un peu fouillis par ici. C’est voulu. Plus haut, une petite parcelle semble vivre sa vie. Une jachère ? Non, un espace naturel très bien pensé où les espèces qui sont plantées sauront faire venir les insectes et tout le peuple de l’herbe, comme cette branche morte percée de trous qu’aiment fréquenter les abeilles.

Donc, les poules. Ce ne sont pas des natives du quartier mais des néo-parisiennes qui s’embourgeoisent gentiment à l’ombre de la Tour Eiffel. Originaires de Meaux, leur ex-propriétaire un brin nostalgique prend encore de leurs nouvelles. Imaginons, et il est important pour l’équilibre mental de disposer d’une solide imagination en ces temps de crise, imaginons que nous comprenions le caquetage, que nous parlions couramment le gallinacé. Celle-ci pourrait, auprès de telle autre, se la jouer poule star. «Ce matin, George C. et Uma T. ont mangé deux oeufs à la coque pondus par bibi».

Et la poule pondeuse, même si elle exagère sans doute un peu, ne mentirait pas car il arrive que quelques VIP logeant au Pullman dégustent les oeufs du poulailler en regardant la Tour Eiffel (et peut-être en instagrammant leur petit déj’).

Soudain un homme qui travaille discrètement à l’entretien des abords du potager se rapproche de nous. Arnaud nous présente. Il y a de la joie dans son regard. Dans un grand et franc sourire il nous pose une question, toute simple, mais qui crée justement par sa simplicité une réelle émotion : «ça vous a plu ?». Oui, monsieur, beaucoup.

En quittant le potager, nous nous sentons soudain très privilégiés de pouvoir fouler ce gazon fermé aux clients de l’hôtel, très privilégié aussi, et reconnaissant, de rencontrer au fil des semaines tous ces Parisiens qui nous ouvrent pour un instant leurs univers, leurs appartements, leurs ateliers, nous parlent de leurs projets, de leurs visions de Paris et d’eux-mêmes. C’est cette force, souvent invisible, cette poussée tellurique qui dessinera le paysage du Paris de demain, et qui fait que nous aimons cette ville. Merci à tous.

Les amoureux des potagers iront du côté de chez Topager et les affamés de verdure mangeront selon la saison des légumes et des fruits parisiens à la brasserie Frame de l’hôtel Pullman 28 rue Jean Rey 75015.

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5 commentaires

  1. amocoane dit :

    Encore un chouette reportage! Croisons les doigts pour que ces petits jardins se multiplient à Paris.

    1. monsieur dit :

      Merci ! Les petits jardins vont se multiplier à Paris. La Mairie a pour objectif, d’ici à 2020, de doter Paris de 100 hectares de végétalisation urbaine (toits, façades).

  2. DECQ dit :

    Bravo : bel article bien écrit, vivant et joyeux.

    Clin d’oeil gentillet:
    Dommage qu’il y ait un participe passé mal orthographié : ah ! l’orthographe et les profs de français :
    « … les oiseaux s’étaient passé le mot » Le COD est derrière et c’est : le « mot » !!

    1. monsieur dit :

      Merci Gérard et merci d’être intervenu sur cet accord dissonant.

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