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Paris-Agadez

La vie c’est des rencontres et des histoires. Celle-ci par exemple. Un jeune Touareg sous un soleil qu’on imagine brûlant, ou peut-être à la tombée du jour, quand le désert nigérien redevient vivable, ce jeune homme alerte et souple grimpe jusqu’au sommet d’une dune. Derrière notre écran, on ne peut que se faire une idée fantasmagorique de ce que voit ce garçon dans le lointain africain, du sable et des pierres, les maisons basses d’Agadez ? Willy est monté là pour téléphoner. Par la magie des ondes et des satellites, quelques instants plus tard, une sonnerie retentit quelque part dans Paris. C’est Aude qui décroche. Tous les deux parlent de bijoux. Voilà l’histoire, voici la rencontre avec Aude, la créatrice des bijoux Ombre Claire.

Un proverbe africain dit «vous, les occidentaux, vous avez les montres, mais nous, nous avons le temps». Montres ou pas, nous arrivons chez Aude avec une heure de retard. Métro bloqué, fin de parcours au pas de course (exagérons un peu) avec le barda sur le dos. Petite nervosité parisienne habituelle. Mais on redescend vie en pression chez Aude qui est aussi lumineuse et accueillante que son atelier boutique. Il y a de bonnes ondes ici.

Nous nous sommes croisés le mois dernier au cours d’une soirée, quelques mots échangés nous apprennent qu’elle est passionnée d’Afrique et qu’elle crée depuis 2006 des bijoux avec des artisans du Niger. Il n’en fallait pas plus pour nous donner envie de passer discuter. Souriante et naturelle, cette fille avait l’air chouette. Il faut toujours se fier à sa première impression : Aude est une fille bien. Donc, pour (mal) résumer son attachement à l’Afrique, on pourrait évoquer son papa photographe amoureux du désert qui l’emmenait souvent avec lui quand elle était enfant.

Après ses études, elle y retourne en 2006. Une ligne de bijoux, voilà ce que veut développer Aude. Elle se rapproche d’une famille d’artisans touaregs. Le chef d’atelier, un brin sceptique, ne lui ferme pas la porte. L’homme, peu enclin aux longues conversations, lui colle l’un de ses apprentis dans les pattes, le seul à parler français. Et tous les deux, dans un coin, ils mettent sur pieds le projet d’Aude.

Depuis, l’apprenti est devenu son principal collaborateur. C’est le garçon qui téléphone depuis le sommet des dunes. «Willy m’appelle une fois par semaine». «Jamais toi ? », «Non, il a rarement le même numéro de portable». On ne peut s’empêcher d’imaginer la vie de Willy là-bas, les trésors d’imagination à déployer, le pragmatisme qui force le respect. Les années passent. Et un beau jour, monsieur taciturne (le chef d’atelier), finit par lâcher «c’est bien ce qu’elle fait la petite». Etre complimentée par un chef d’atelier de bijoux touaregs équivaut à recevoir un compliment de… Karl Lagarfeld.

Comment travaille-t-on à distance ? Surtout depuis que cette partie de l’Afrique est devenue une zone sensible, très «tendue». Au début, Aude y va 3 à 4 fois par an. Aujourd’hui, elle a envie d’y retourner. «Les touristes se font plus rares mais ils continuent à marteler leurs bijoux, coûte que coûte». Il faut trouver des solutions, s’organiser. Aude leur envoie les dessins et laisse le hasard mettre son grain de sel.

«Entre les dessins et les bijoux que je reçois, il y a toujours des surprises, une part d’improvisation». Les Touaregs aiment ça, ils produisent grâce à elle autre chose, s’éloignent pour elle de ce qu’ils font traditionnellement. Un véritable dialogue inter-continental et inter-culturel s’est installé. Aude est influencée par les Touaregs et vice et versa. «J’ai créé avec eux une certaine forme de bracelet, avec un cordon, très fin, ils ont trouvé ça joli et ont commencé à en fabriquer eux-mêmes pour les vendre, là-bas, aux voyageurs de passage».

«Je vais vous montrer quelque chose». Aude ouvre son ordinateur. Elle vient de recevoir par mail une photo d’Agadez, une sorte de teasing de la dernière production. La photo n’est pas très bonne, nous nous collons à l’écran. Les bijoux sont posés sur un tissu dans une demi-pénombre éclairée au flash. C’est à la fois touchant et poétique, on aimerait soudain témoigner de cette réalité, dire haut et fort que le commerce équitable, que les salaires justes, ce n’est pas qu’une étiquette ou un label. Il y a cette réalité-là : une boutique dans le XIème, et un atelier à Agadez où 50 artisans travaillent sur la terre battue spécialement pour Aude. Ce n’est pas rien, 50 familles.

En discutant avec Aude, nous prenons conscience que les raccourcis en Occident sont dangereux car ils mènent souvent sur de fausses pistes. S’offusquer parce que des artisans travaillent assis par terre ? C’est à la fois ne pas comprendre l’Afrique et se faire une trop haute opinion de nos propres valeurs. En les regardant travailler avec des clous pour dessiner les micros motifs sur les bijoux, Aude pense leur apporter plus de confort en leur envoyant des outils achetés en France. Le temps passe, elle prend des nouvelles imaginant peut-être l’atelier vivant sa révolution industrielle. Pas du tout. Réponse très franche des intéressés : «on préfère les clous, on a revendu les outils au marché» (rires).

Malgré les kilomètres qui les séparent, Aude et les artisans touaregs ne cessent de se nourrir mutuellement. «J’ai voulu créer une petite ligne de sacs en cuir. A chaque fois que je demandais un prototype, ils devaient sacrifier l’une de leurs chèvres, je culpabilisais, c’était horrible» (rires). A leur arrivée à Paris, les sacs du désert sont rigides. Il n’y a pas de miracle, sa souplesse, le cuir le doit au tannage et le tannage est très gourmand en eau. A Agadez, c’est un problème.

Bref, les sacs sont difficiles à commercialiser. Et disons le franchement : ils sentaient drôlement fort (R.I.P. les biquettes). Aude décide alors de leur expédier un lot de cuirs tannés dans un ateliers parisien. «Ils les ont trouvés tellement beaux, tellement souples, qu’ils n’osaient pas les découper, ils les ont d’abord exposés, comme des tableaux, dans l’atelier». Petite fierté, les hommes du désert sont épatés.

A cet artisanat du désert, à ces bijoux traditionnels qui naissent à l’abri des dunes et dans l’austérité du désert, Aude a consacré un livre, «Bijoux Nomades» illustré par les photographies de son père. Un sacré bouquin (le petit fait son poids) qu’on feuillette avec elle. «Pour l’ écrire, j’ai interviewé les anciens, fouillé chez les antiquaires d’Agadez». Elle nous montre une ancienne parure touareg, cachée dans l’un de ses nombreux tiroirs. En paille, elle a été récouverte de cire d’abeille, «c’était pour imiter l’or» précise Aude. Parfaite, à l’époque, pour briller jusqu’au bout de la nuit à Agadez. Et il n’y a pas intérêt à s’exposer au soleil, avec la chaleur la cire fondrait. Cette économie de moyen, cette ingéniosité, nous touchent.

Dans l’atelier, un coquillage, posé dans une petite corbeille, attire notre attention. Curieux, on questionne, «d’où vient-il . «C’est Théodore Monod qui me l’a offert». Ah oui… quand même. Soudain, le souvenir de la petite silhouette émaciée du professeur Monod (que nous admirons beaucoup, n’en faisons pas mystère) flotte dans l’atelier. Le papa d’Aude a longtemps collaboré avec le fascinant naturaliste français, reconnu comme l’un des grands spécialistes du désert.

«Ça va faire un peu vantarde mais petite, quand j’accompagnais mon père chez Théodore, je jouais souvent à la poupée dans son bureau au Museum d’histoire naturelle. Je me souviens de tous ses herbiers, j’étais impressionnée». Nous parlons un peu des espèces de plantes découvertes par le scientifique. Et il y a aussi cette histoire qui nous fascine, Théodore Monod, à dos de dromadaire, sur la piste d’une météorite métallique dont les Touaregs parlent comme d’une légende.

Mais 17 heures sonnent, la météorite restera sous les sables, retour à la vie normale. Et si cet instant parisien devait avoir une bande son ? Ce serait cette chanson de Souchon, évidemment.

Poussez la porte de l’atelier d’Ombre Claire au 67, rue de la Fontaine au roi, 75011 Paris

2 commentaires

  1. marina dit :

    Wouah! Quel article à la mesure du talent et d’aude! bravo!

    1. monsieur dit :

      Merci Marina. Vous avez raison, Aude et ses artisans du désert font des choses formidables !

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