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Letterpress de Paris

Paris, 6 avril 2014, 13H.

Certains ne rigolent pas du tout avec les cartes de visite. C’est en y repensant que nous rejoignons à l’heure du déjeuner Jean-Frédéric, monsieur Letterpress de Paris, au bout d’une petite impasse près du cimetière du Père Lachaise. Ouvrons rapidement une parenthèse : ne seraient-ce pas grâce à ses culs-de-sacs, plutôt qu’à ses grands boulevards, que Paris demeure une ville magique aux yeux du monde (et à nos yeux) ? Mais revenons dans notre impasse. Jean-Frédéric nous a vivement recommandé d’être à l’heure car Pascal, lui aussi, n’est pas du genre à rigoler quand il imprime des cartes. Nous arrivons à l’heure dite, une douce lumière oblique frappe une maison de briques au faux air bruxellois. Au fond, le jeu de piste commence et s’arrête sur une flèche. Ambiance cinématographique. Cette imprimerie, qui existe depuis 1912, résiste vaillamment à la crise du secteur. Petit sifflet admiratif en furetant dans cet atelier de rêve : de vrais meubles de métier, des casiers d’imprimeur, des lettres, des plaques, du papier, un fouillis éclectique et inspirant. Le soleil qui tape sur les carreaux de la haute verrière nous indique le chemin vers les machines. Jean-Frédéric est volubile et passionné. Au début des années 80, il y avait ici des hommes qui composaient les textes en disposant un à un des caractères de plomb entre des réglettes. Aujourd’hui, derrière les machines il ne reste plus que Pascal qui est parti déjeuner. En l’attendant, nous faisons connaissance avec cette bulle de résistance, un monde, pour reprendre le mot de Jean-Frédéric, en survivance.

S’il a longtemps travaillé dans l’univers de la papeterie, Jean-Frédéric n’est pas imprimeur. Quand il parle technique, on se dit qu’il le regrette peut-être, qu’il aimerait prendre les commandes. Son émerveillement est comme au premier jour. En fondant l’an dernier Letterpress de Paris, son idée est de créer quelque chose à mi-chemin entre une marque et un label exigeant.

Ce passionné d’illustration et de bandes dessinées veut fédérer graphistes et petits imprimeurs parisiens. Faire travailler de concert la génération émergente des illustrateurs et les meilleurs imprimeurs, l’idée (sur le papier) est belle et le résultat (sur le papier) encore plus. Mais il ne peut être question d’imprimer ses cartes sur n’importe quelle machine : le boulot sera exécuté sur des presses « historiques ». Jean-Frédéric nous parle avec gourmandise de ces engins increvables qui pèsent le poids d’un éléphant de deux ans. Presque une ambiance de garage Harley-Davidson, réglages millimétriques de la mécanique, tournevis, clé de douze et chiffon. Chaque pays avait sa marque. Ici, on travaille avec deux Heidelberg des années 60/70. Qualité allemande. Signe particulier de la bécane ? Elle presse, elle écrase dessin et lettrage sur le papier. Le rendu est exceptionnel.

Jean-Frédéric retrace ses débuts. Le projet a vraiment démarré en décembre dernier. Premier démarchage : il se dit « tiens, et si j’envoyais mes cartes à Sarah de chez Colette ». Qui ne tente rien, n’a rien. Trois jours plus tard, coup de fil des acheteurs de Colette. On a connu pire comme mise en jambe.

Comment ont réagi les imprimeurs qu’il a rencontrés ? Certains étaient un peu sceptiques. Un projet qui repose sur une technique d’une autre époque, ce n’est pas banal. Ils ne sont pas nombreux à avoir conservé leurs vieilles presses. Heureusement, quelques irréductibles n’ont pas eu le coeur de s’en débarrasser. On ne liquide pas de gaité de coeur la machine sur laquelle on a appris le métier. Justement, voici Pascal qui revient de son déjeuner. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Sur son Heidelberg, Pascal est un pilote de F1. Nous allons suivre la création de la prochaine carte de Letterpress de Paris illustrée par Little Madi. Pascal, l’homme de l’art, trente ans de métier, enfile son bleu. C’est un professeur extra qui prendra le temps de sous-titrer pour nous chacun de ses gestes. Sa passion est contagieuse. Mais le boulot, c’est le boulot. Il ne faut pas traîner dans ses pattes.

En discutant boutique, Pascal attrape un nuancier Pantone et, comme un pâtissier, se met à mélanger vigoureusement ses couleurs. « Il fait tout à l’oeil, sans rien mesurer », s’extasie Jean-Frédéric. L’écrivain Jean d’Ormesson dirait « c’est épatant » cette virtuosité et ce sens de la couleur. Une presse, ça se règle, ça se peaufine, on fait des tests, on en refait, on bricole, on rajoute des petits bouts de papier pour contrôler la profondeur de la pression sur le papier épais de la carte, le rendu de la couleur,… On appelle cette étape méticuleuse le calage. Autant dire que Pascal est calé en calage. « C’est surtout ça que facture l’imprimeur », nous confie ce perfectionniste entre deux essais. « Après, quand on a un bon exemplaire, hop on envoie le roulage ».

Au fait, pourquoi cet atelier a-t-il dit oui à Letterpress de Paris ? « Parce que c’est quand même plus sexy que d’imprimer des cartes de visite en noir et blanc ». Très bonne réponse.

Résumons-nous : le boss Jean-Frédéric fait presser ses cartes originales chez un imprimeur de son réseau de résistants et aujourd’hui c’est Pascal qui roule pour lui. Ne manque-t-il pas quelqu’un ? Si, un graphiste ! Et justement, en voilà une qui passe nous voir : Audrey Leroy,  qui collabore régulièrement avec Letterpress de Paris, vient jeter un oeil sur l’impression du jour.

Qui sait, nous serons peut-être amenés plus tard à recroiser cette belle gosse (dont nous admirons le travail) experte du Rotring pointe 0.2 mm dont on ne sait pour le moment que trois choses : qu’elle aime les tatouages, les burgers et prononce le mot rose avec l’accent du sud-ouest. Cinq cent cartes pressées plus tard, Jean-Frédéric n’a pas besoin de nous convaincre qu’il est vain d’appeler de tous ses voeux un retour du made in France si les consommateurs ne suivent pas les initiatives de relocalisation. Si ce blog permet de comprendre avec quelques images pourquoi une carte made in Paris coûte 1 ou 2 euros de plus qu’une production étrangère offset, alors nous aurons apporté notre pierre à l’édifice. Soyons optimiste : outre Atlantique, la technique letterpress est en vogue, mieux que la nouvelle vague, c’est une déferlante surfée par toute une génération de hipster barbus au taquet.

Les filières de proximité et les small business : c’est l’avenir, les amis ! Un scoop ? Les prochaines cartes de l’Instant Parisien seront pressées ici, sur une Heidelberg ! Des cartes, des graphistes, du made in Paris, c’est par là : www.letterpressdeparis.com

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