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Jule

Il y a les peintres du dimanche, et les blogueurs du samedi. A Belleville, ce samedi à 14 heures, il pleut, un peu. La rue est agitée, brouillonne et vivante. «C’est bien lui ?». On repasse l’air de rien. Oui, c’est lui, pas de doute. A la terrasse d’un café coloré, Mathieu Amalric. Il nous faut exercer sur nos corps arrêtés une force inverse à celle produite par le magnétisme naturel de cet acteur, que nous adorons, pour nous arracher du bitume et repartir graviter ailleurs. Aujourd’hui, c’est autour de la planète Jule que nous allons jouer les satellites d’observation.

Jule vit au-dessus d’une cour pavée, récemment fleurie (manu militari) par la famille qui s’est installée au rez-de chaussée. Belle initiative. Jule n’est pas un prénom masculin singulier. Non, Jule est une jolie fille. Et que fait dans la vie la jolie Jule ? Elle collectionne et vend des robes «made in japan». Des robes vintage.

Avant de virevolter autour des petites Françaises, les robes de Jule auront taillé la route. Un Tokyo-Paris, ça doit faire dans les quoi, les 9.711 kilomètres. Sans compter, nous dit Jule, que ses clientes habitent un peu partout autour du globe et que Paris n’est souvent qu’une escale vers le Canada ou l’Europe du Nord. Comment devient-on chasseuse de robes-vintage-japonaises ? Etre née en Corée et avoir vécu toute sa vie au Japon est un début d’explication crédible. Mais pas seulement. Ces robes légères sont un peu pour Jule des retrouvailles, une madeleine de Proust qui la ramène petite fille dans le dressing de sa maman. On s’approche du portant. Des robes années 60-70, parfois début 80. Là, comme une envie de tout essayer.

Nous sommes curieux (par nature). C’est quoi cette valise fermée ? Jule rit. Elle est remplie de robes qu’elle ne vendra jamais. «Même pour 1.000 euros ?». Oui, même pour 1.000 euros. «Pendant de ma dernière vente, j’ai fait l’erreur d’en sortir une, pour faire joli, en affichant un prix exorbitant, pensant que ça dissuaderait tout le monde». Loupé, une cliente tombe sous le charme et sort son chéquier. Jule n’ose pas dire non, politesse japonaise oblige. On ne l’y reprendra plus. Donc pas la peine d’insister, les robes de Jule dans la valise sont à Jule et rien qu’à Jule. Par contre, on peut regarder.

Deux fois par an, Jule part en «vintage safari» à Tokyo où elle vivait avant de déménager à Paris en 2010. Justement, comment trouve-t-elle la Parisienne ? Sa seule petite déception en arrivant chez nous : découvrir que  «les Parisiennes aiment vraiment beaucoup s’habiller tout en noir». Une manière élégante et tellement raffinée de dire que la rue manque de fantaisie. Merci, Jule, de nous ménager. On est bien d’accord avec elle.

Car ce n’est pas un cliché, au Japon on aime avec déraison la France, les Françaises, et le fameux chic parisien érigé en archétype. «La France inspire beaucoup la mode, les robes vintage que je chine à Tokyo portent souvent des noms d’étiquettes amusants, des mots en français qui ne veulent pas forcément dire quelque chose mais qui sonnent très chic : «Tokyo Lyonette», «Bel Château», «Mademoiselle Aya»

A l’inverse des monochromes tristounets de la Parisienne chromophobe, Jule fait plutôt dans le motif et la couleur décomplexée. Au Japon, pays de tous les contrastes, on peut (on doit) s’habiller du lundi au vendredi en noir-blanc-gris (les mille et un bonheurs de la vie de l’entreprise nippone) et switcher en total look vintage le week-end. Il n’y a rien de choquant dans ce grand écart stylistique. On mène là-bas des petites vies parallèles, en cultivant ses jardins secrets. L’imaginaire, les mondes intérieurs, permettent de se distraire d’une vie rigoureuse de salaryman/woman où «l’uniforme» fait encore loi.

«Au Japon, les gens travaillent beaucoup alors le week-end doit être un vrai échappatoire, ils se surinvetissent dans leur travail comme dans leurs loisirs». Et ils poussent loin, très loin, leur niveau de spécialisation. Jule nous explique qu’à Tokyo, nombre de boutiques vintage et de collectionneurs choisissent d’explorer à fond un style, une mode, un micro courant. Il y a par exemple cette boutique qui ne vend QUE des costumes d’hôtesses de l’air et de stewards. On se prend à rêver de choses bizarres, comme copiner avec ces mecs tokyoïtes qui ne portent QUE des chemises hawaïennes des années 60 ou passer une soirée avec une bande de filles ne jurant que QUE par le le style «Moga» (モガ) ou «Modern Girl» pour un délicieux retour aux années 20 quand certaines Japonaises faisaient scandale en fumant,  le kimono plié au vestiaire, et embrassant qui bon leur semblait. Oui, comme nos fameuses «garçonnes» occidentales. Le Monde est petit finalement.

Alors c’est comment la France vue de l’intérieur ? En nous servant le thé, Jule évoque ses premières impressions, la découverte de Paris, sa peur des rats et des souris parisiennes. «J’en ai vu dans le métro», souffle Jule. On ne lui dira pas que nous, on en a vu un se faufiler hors de la cuisine d’un resto où nous déjeunions la semaine dernière. Et ce n’était pas Ratatouille ou alors, peut-être, l’une de ses innombrables doublures lumière qui attendent sur le pied de guerre le tournage du second épisode.

On discute de Paris. Ici, Jule savoure «la liberté» en observant les Parisiens s’allonger dans l’herbe aux premiers rayons de soleil («Il n’y a pas de rat dans l’herbe ?» se questionne alors Jule, anxieuse). Son coup de coeur le plus étonnant ? Pour un postier à un guichet qui prend le temps de bavarder avec une cliente alors que la file d’attente ne cesse de grandir. Sans gêne, le gars, tranquille. Ben quoi, Jule, c’est ça être Français. «C’est inconcevable au Japon». Pourrions-nous vivre au pays du «zéro défaut» ? Pas sûr… Tout cela l’amuse, le choc culturel est jouissif.

Quand, au fin fond de Tokyo, Jule tombe sur une robe qui lui plaît, elle sait au premier coup d’oeil qu’elles feront le voyage ensemble pour Paris. «Je l’imagine tout de suite en situation». Comme dans l’un de ces délicieux films japonais rétro dont elle ne se lasse pas. Elle nous montre un extrait d’une comédie musicale fifties bien sapée où tout le monde chante en anglais avec un charmant petit accent nippon. On découvre un monde coloré et plein de peps. «Dans ces films, les femmes ont toujours l’air un peu fragile». Des attitudes que Jule s’amuse à reproduire, avec malice, quand elle pose avec ses robes pour illustrer sa boutique Etsy. «Et si je mettais une voilette pour le GIF animé ?». Bonne idée. Faisons une image glamour.

Bande son du jour : les Kuricorder Quartet, connus, au Japon, pour leurs reprises de «Thriller», de «Bohemian Rhapsody» ou encore de «Under My Thumbs». Le tout, à la flûte à bec, s’il vous plaît. En effleurant sa voilette, Jule nous offre en conclusion de cette délicieuse rencontre un dernier petit moment de grâce.

Pour s’habiller en vintage japonais, rendez-vous chez Jule sur Kamomeya. Elle reçoit également dans son appartement-showroom si vous souhaitez essayer, contactez-la via sa page Facebook.

5 commentaires

  1. Hania dit :

    I love your drssess Kamomeya! I know you from Etsy. One day I will buy one for me and I’m sure that it will be my best dress :-)

  2. 2moiselles dit :

    Merci pour ce bel article. Je suis d’avoir pu découvrir l’univers coloré de Jules!

  3. KAMOMEYA dit :

    Merci pour ce bel après-midi, et la poésie des mots et des images ;-)

    1. monsieur dit :

      C’est nous qui te remercions Jule, nous avons adoré ces quelques heures passées chez vous.

  4. Paloma dit :

    J’aime votre boutique, j’adore le monde vintage et je regarde ta boutique en Etsy j´adore! ♥

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