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Dans les jardins de Kali

Cette nouvelle rencontre bucolique pourrait laisser penser que l’Instant Parisien et les végétaux cultivent une belle et longue histoire d’amour. Là, vous n’y seriez pas du tout. L’Instant Parisien et les végétaux c’est «Meurtre dans un jardin anglais», une lente et inexorable extinction d’espèces. Ce n’est pas faute d’avoir essayé et réessayé. D’être passés du ficus dégarni aux cactées ramollies. On a presque fait le tour des plantes. A part l’herbe à chat. Quelque chose cloche chez nous. Notre jardinière des Mauvaises graines résiste bien. Mais vu qu’elle n’est chez nous que depuis 12 jours, on peut encore s’attendre à une fin tragique. Bref, les plantes, c’est comme les animaux sauvages, vaut mieux qu’on aille les voir dans leur milieu naturel.

Cette fois-ci, nous prenons la voiture pour une aventure extra-muros. Kali nous attend à 5 minutes du périphérique, dans un atelier de rêve. On se gare sans difficulté. Derrière une grille, s’épanouit un morceau de campagne sauvage. A qui appartient cette extraordinaire réserve naturelle ? Quelqu’un ici semble attendre le retour imminent de Claude Monet. «Eh Claude, les coquelicots à Bagnolet c’est maintenant, tu prends ton pinceau, ta toile et tu nous immortalises tout ça vite fait bien fait».

Avec Kali, tout va par deux. Américaine et Française, photographe et paysagiste, créatrice de grands jardins et… et de jardins minuscules. Ça ressemble à quoi un mini jardin ? A un écosystème végétal qui tient dans les bras. Ou dans un sac à dos quand Kali prend le métro pour livrer ses clients. Ces adorables jardins clos, elle les fait grandir avec amour et patience dans des terrariums, transparents comme des bulles de savon déposées ici et là chez les Parisiens. Chez les filles de Tuck Shop, le coffee shop australien-veggie-hippie le plus cool de Paris, nous avions déjeuné à côté de l’un de ses petits pop-up de chlorophylle. Small is beautifull. Gros coup de coeur (ainsi que pour le carrot cake de Tuck Shop). Mais puisque nous sommes des tueurs nés, nous n’avions pas tenté le diable. Un terrarium dévasté par nos soins, non merci.

Kali a planté son atelier dans une ancienne fabrique de poids de balance reconvertie aujourd’hui en espace de coworking par une bande de créatifs. Le soleil réchauffe les briques, c’est déjà l’été. Acte 1, scène 1 : l’Atelier, ou comment deux Parisiens tombent en pâmoison et se mettent encore à rêver de grands espaces et de plafonds cathédrales.

Si on remonte le temps vers le milieu des années 2000 et qu’on se pose à New York (pourquoi pas), il y a des chances qu’on tombe sur Kali. D’abord iconographe pour le New York Observer, puis photographe indépendante. Le décor est planté en deux ou trois anecdotes : un reportage photo sur le metteur en scène et plasticien Bob Wilson, des shooting des high lines, les fameuses coulées vertes urbaines de New York,…

La vie new-yorkaise, aussi rude soit-elle, sera toujours infiniment plus sexy que la vie parisienne. C’est comme ça, les amis (français), on n’y peut rien. Peut-être à cause de cette énergie folle dont tous les gens qui y ont vécu nous relatent les effets sur la psychologie des New-Yorkais, de cette croyance collective et électrisante que tout est possible tout le temps, le très bien et le moins bien, parce que tout va très vite et que les gens dans la course n’ont pas le temps de se poser trop de questions sur le curriculum vitae des créatifs qui ont du talent, ni sur le pourquoi du comment. Paris ferait bien de s’en inspirer et de se décoincer un peu. Et les fougères, et les terrariums ? Pas si vite, souvenez-vous que nous avons fait un bond en arrière.

Avance rapide : Kali l’ex petite New-Yorkaise de retour à Paris repart de zéro. Que fait-on quand on vit dans un appartement avec terrasse mais sans beaucoup d’argent (repartir à zéro, c’est aussi cette réalité-là) ? On soupire et on fait une croix sur la végétalisation king size de la terrasse. Mais pas de l’appartement ! Elle commence à mettre des plantes dans des pots, à verdir l’intérieur, à créer ses premiers terrariums. Au fait, comment cette idée a-t-elle germé ? Elle réfléchit. Peut-être une piste du côté de son père, photographe et fils d’agriculteurs normands, qui fait pousser des plantes dans des contenants farfelus (un vieux lavabo est un contenant farfelu !). Kali nous parle aussi du souvenir d’une grand-mère avec qui il fallait négocier les boutures âprement. «Elle tenait beaucoup à ses plantes». Du côté de sa mère, ses racines plongent dans le verdoyant New Hampshire. On trouve aussi dans l’album de famille un grand-père lithuanien qui migre aux Etat-Unis pour y réaliser un american dream plus que parfait : parti de rien, il  devient photographe dans un village et finit par diriger une petite entreprise de photographie. « Et il culitivait ses propres tomates et cinq poiriers dans son jardin ». La main verte en héritage.

Ses premiers terrariums sortent de son appartement. Tout doucement. Au départ, elle n’y connaît rien, mais elle a œil, c’est une visuelle. «Je suis autodidacte». Il lui fallu longtemps pour se débarrasser d’un certain sentiment d’imposture parce qu’elle n’avait pas en poche un diplôme de «docteur ès-terrarium». Kali avoue «jardiner, comme on fait de la photo». Ou de la musique. Tout est question de composition. Elle prend son temps, revient sur ses plantations, arrange, modifie, avec une approche qui rappelle l’art du bonsaï. Les premiers retours sur son travail sont très enthousiastes. Le site américain The Cool Hunter, l’un des grands curators 2.0, parle d’elle, d’autres suivront. En discutant avec Kali dans la chaleur estivale de son atelier, nous découvrons une jeune femme spirituelle, une fille inspirée, rare, réservée mais avec une vie intérieure riche, une force tranquille, dans le doute, aussi, fragile. En un mot, Kali est une sensible.

Bagnolet, la campagne à quelques kilomètres de Paris. Impossible de prendre un atelier intra muros. Trop rare. Trop cher. Trop compliqué. Kali ouvre une haute fenêtre derrière la cuisine en nous invitant à grimper les quelques marches qui mènent aux coulisses. «Mais on se fait très vite à la vie à l’extérieur de Paris», nous dit-elle. On la croit volontiers. Derrière l’atelier, la nature nous fait du rentre-dedans. C’est pas mal ici. Oui, pas mal du tout.

Dans le fond du décor, concentré sur l’écran de son ordinateur, Edouard, co-worker souriant, est un architecte en charrette. Ici, on bosse aussi le dimanche. «Si je dérange pour le GIF animé, vous me dites et je me pousse». Non, non, Edouard, ne bougez pas c’est parfait. Pendant que Kali prend la pose dans son espace vert, nous la bombardons de questions. Est-ce dur à entretenir ces plantes ? «Non, pas spécialement». Hum, vraiment ? Elle rit : « c’est sans problème ». On ne déplore qu’un seul décès. «Une cliente n’a pas osé l’arroser, elle n’osait vraiment pas, le terrarium est mort en 3 semaines» (rires). C’est vrai que les terrariums en verre soufflé sont de beaux objets, ces mini mondes peuvent impressionner les débutants. «Il faut l’observer, ne pas hésiter à mettre les mains dans le bocal, retirer les feuilles qui tombent pour que la terre reste saine, rempoter un peu». Un terrarium, ce n’est pas comme acheter une plante verte dans son pot. On le bichonne, on le voit grandir, certains reviennent même en vacances chez Kali. «Une cliente, avec qui je suis devenue amie, va me le confier en garde cet été». Le terrarium, ce nouvel animal domestique.

16 heures. Une alarme sonne sur le portable de Kali. «Elle sonne tous les jours à cette heure, pour me rappeler de me dépêcher, que c’est bientôt la fin de journée». En ce qui nous concerne, c’est l’heure d’aller rendre visite aux parents de Kali. Elle nous l’a proposé comme ça. Rien n’était prévu. On a accepté. Voilà le topo : «ils ont un joli jardin à Bastille, mais si vous préférez rentrer, dites-moi». Non, non, on ne préfère pas rentrer chez nous. Durant le trajet, Kali nous confie qu’à Rungis, quand elle négocie son bout de vert, «être une femme dans un milieu d’hommes n’est pas un problème, il y a de la bienveillance». Longtemps, elle fut la petite jeune qui se lance, hésite pendant des heures, s’extasie devant le velouté d’une feuille.

Terrarium humanum est, ok, mais il y a du changement dans l’air. Kali passe progressivement en mode «grandeur nature». Tout a commencé par la demande d’un heureux propriétaire de terrarium qui souhaitait prendre soin de sa terrasse. Puis d’autres ont toqué à sa porte. L’hôtel Amour lui confie son jardin côté cour, Therry Costes lui donne le champ libre pour son Café Français, elle verdit  les terrasses du Nuba ou du Wanderlust… Qui dit jeune entreprise, dit une vie à cent à l’heure où il faut jongler entre paperasses, virées à Rungis, plantes à  requinquer chez le client. «J’ai un ficus qui ne va pas très bien en ce moment au resturant Le Paradis, je fais tout pour le sauver». Elle est sur tous les fronts, ne compte plus les heures, ni les jours. «Ah c’est ferié demain ?».

Nous avons de la chance, une voiture libère une place devant l’immeuble où vivent les parents de Kali, tout à côté de la place de la Bastille.

Derrière une petite porte discrète, un monde végétal et onirique se déploie le long d’un chemin pavé. Un calme incroyable baigne les lieux. Tout au fond, sous un grand parasol les parents de Kali finissent de déjeuner. Tardivement car son père photographe revient d’une foire-photo. On apprend qu’il a vendu un Hasselblad et un lot de pellicules qui dormaient dans un frigo dans le grand studio photo attenant. Nous pensons que le hasard aurait pu bien faire les choses car nous avons depuis plusieurs mois le projet de faire pour le blog des photos argentiques au moyen format. Trop tard, cette fois, pour un achat à l’improviste.

Nous partageons quelques fraises et discutons à bâtons rompus avec Kali et ses parents qui furent hippies à une époque et ont pratiqué la bohème, appareil photo en bandoulière, ou encore tiré le portrait des bikers américains jusque sur leurs terres. Mai 68 vécu à l’intérieur des Beaux-Arts ? Présent ! «Il me reste quelques affiches que les étudiants imprimaient nuit et jour», nous dit le père de Kali en nous racontant comment ils se débrouillaient pour récupérer du papier chez les imprimeurs parisiens. Leur maison, ancienne fabrique de plumeaux, témoigne de cette liberté d’esprit et de ce goût pour l’éclectisme et l’hétéroclite qui donne à la vie un peu de son sel (non ?).

Au fil de la conversation, nous prenons pleinement conscience que Kali nous fait un joli cadeau en nous ouvrant son jardin secret. C’est ici qu’elle a redémarré sa vie parisienne après les Etats-Unis, ici aussi qu’elle fait pousser quelques plantes et qu’elle a laissé en pension son chat adoré. Pourquoi ? «Dans mon appartement, il n’arrêtait pas de mâchouiller les plantes et ensuite il se tordait de douleur». Nous avons peut-être croisé sans le savoir le père d’une nouvelle espèce de chat, le chat végétarien de Paris.

Retrouvez l’univers bucolique de Kali sur son site www.growlittle.com.

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10 commentaires

  1. Noémi dit :

    Très beau portrait ! Kali fait un travail magnifique !

    1. monsieur dit :

      Merci Noémi !

  2. […] L’Instant Parisien nous présente les jolis terrariums verts de Kali cette fois, et ça donne … […]

  3. Marie U'orreb dit :

    Magnifique portrait de Kali et… De l’usine-ateliers ». Sans oublier la photo du rideau de capucines qui grandit depuis un an malgré les orages de grêle… La nature avant tout !

    1. monsieur dit :

      Merci Marie !

  4. Aloÿse dit :

    Chaque portrait que vous faites est une réelle source d’inspiration. Je ne m’en lasse pas.

    1. monsieur dit :

      Ce que vous dîtes nous fait très plaisir car c’est avant tout pour ça que nous rencontrons ces « makers » parisiens, témoigner et partager un peu de leur énergie, montrer qu’à Paris (et en France) des gens poussent des portes, et souvent des montagnes, pour faire ce qu’ils ont envie de faire. Et ça, c’est en effet très inspirant. Just do it, n’est pas qu’un slogan publicitaire !

  5. Sabrina dit :

    J’ai découvert votre blog et cet article en faisant une recherche sur Grow Little et quelle agréable surprise ! J’ai adoré la présentation que vous avez faite de Kali, de son univers, de son concept et de son atelier. Votre article est un vrai plaisir tant dans la lecture que dans les photos qui sont sublimes. Maintenant, j’ai très envie d’avoir chez moi une de ces incroyables jardinières. En attendant, je vais prendre le temps de parcourir votre joli blog !

    1. monsieur dit :

      Votre commentaire est une petite bulle de motivation qui nous fait plaisir ! Merci Sabrina.

  6. […] beautiful cinemagraphs that come to life (click into the archives – noteworthy are my pals Kali and Print Van Paris!). Word on the street is they have a magazine in French and English coming […]

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