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Le hacker de tableaux anciens

Où sommes-nous ? Dans la galerie Vivienne, un dimanche en fin de journée. Sous nos pieds s’étend un océan de mosaïques. Ce passage couvert est peut-être le meilleur endroit de Paris pour se croire en 1900 les jours où l’on se sent gagné par une puissante envie de Belle Epoque. Ce dimanche, il n’y a pas grand monde. Le petit commerce fait relâche.

Coup d’oeil distrait en pressant le pas sur les vitrines plongées dans l’obscurité. A l’endroit où la galerie part en angle droit, on croise le regard d’un homme sur un tableau. Un portrait de bourgeois du XIXème siècle exposé dans ce qui semble être la devanture d’un marchand d’art. Jusque-là tout est normal. Cependant, quelque chose cloche. La coupe de cheveux, le nez rougi, ce petit sourire moqueur. On retourne sur nos pas. Pas de doute, c’est Coluche, engoncé dans la redingote d’un petit notable de l’époque. L’oeil bien narquois, la carrure conquérante barrée de l’écharpe tricolore d’un élu de la Troisième République.

Avec Coluche, c’est toujours l’histoire d’un mec… Et aujourd’hui, le mec s’appelle Blase. Peintre hacker de tableaux anciens. « J’aime bien quand mes détournements sont très discrets, quand il faut au cerveau un petit temps de réaction pour comprendre », nous expliquera-t-il lors de notre rencontre. Parce qu’évidemment, on n’allait pas se priver de rencontrer dans son appartement-atelier l’enfant terrible de la galerie Vivienne.

Au téléphone, Blase nous propose de passer d’abord chez lui, là où il peint et accumule les tableaux, essentiellement du XIXème siècle. Des tableaux BCBG que cet autodidacte restaure à sa manière, comment dire, très personnelle sa manière. On espérait une interview rock’n’roll, on va être servis et avec une belle part de rab. « Salut, j’ai préparé de l’agneau et je vais faire des bananes flambées pour le dessert, ça vous va ? Je suis crevé, j’ai un peu fait la bringue hier soir, je me suis couché à 1h du matin et je me suis levé à 4h pour aller chercher un tableau ».

Il y en a un, par contre, dont l’énergie déborde et qui a visiblement fait une bonne nuit : son chien, Jazz. Jazz est un Jack Russel hyperactif. Il s’apprête à transformer cette interview en cauchemar pour Blase. Vous comprendrez pourquoi par la suite. Pour l’instant, le chien et son maître sont calmes, on passe à table.

Chez ce grand amoureux de la peinture, chaque centimètre de mur, de parquet, d’étagère, est rentabilisé, optimisé. Entre l’entrée et le salon, une toile géante patiente, « c’est emmerdant, ça m’empêche de fermer la porte ». Sur un chevalet, une bourgeoise marquée par le temps attend de savoir quelle deuxième vie lui réservent les pinceaux de Blase. Se réincarnera-t-elle en Wonder Woman ? En psychopathe ?

Blase, Nicolas pour l’état civil, ne veut pas qu’on le photographie. Pas grave, ça intensifiera le mythe du personnage de hacker souhaitant rester aussi discret que ces pirates informatiques russes qui sont nés avec le visage flouté.

Avant de détourner « des tableaux chiants du XIXème », Blase a bossé dans la restauration. La restauration d’art ? Non, dans les cuisines à éplucher des pommes de terre. « Ce n’était pas vraiment un choix. Un jour ma mère m’a demandé  « t’aimes bien faire la cuisine, hein ? » J’ai répondu « oui » et elle m’a dit « ça tombe bien je t’ai inscrit à un BEP » (rires). « Elle a eu raison, j’avais le profil typique du mec qui peut se laisser vivre, ne rien foutre et voir les années passer alors elle a pris les devants ». A 24 ans, après avoir fait ses classes derrière les fourneaux en France et en Irlande, il abandonne avec pertes et fracas la restauration. Au sens propre comme au figuré :  « je me suis engueulé avec un second de cuisine qui trouvait que j’allais pas assez vite. Un jour, à force de me faire insulter, j’ai explosé, j’ai balancé par terre la plaque de jarrets de porc sauce bière que j’avais en main, je me souviens exactement du plat, ça a dégénéré et j’ai été viré ». Il faut voir le bon côté des choses : au moins, dans ce cas-là, c’est franc, c’est direct, pas besoin de se coltiner un entretien préalable de licenciement et une procédure faux-cul. Et après ? « Je ne savais pas ce que je voulais faire… enfin tout ce que je savais c’est que je voulais étudier l’art ».

Jazz, le Jack Russel évoqué plus haut, tombe brusquement le masque. Je suis un (adorable) petit monstre nous explique-t-il à grands renforts d’affection démonstrative, de sauts de cabri et de postures libidineuses. Tout y passe pour se faire aimer des invités du jour. « Je suis désolé, ce chien est en manque d’affection, il me fait honte, je vous donne l’image d’un Bidochon affublé d’un clebs obsédé sexuel ». Entre Jazz et son maître s’est tissée une relation toxique, des amours tumultueuses, un je-t’aime-moi-non-plus dont on peut suivre l’évolution psycho-dramatique sur les toiles dans le salon. Angélique, Nicolas peint son chien dans une composition inspirée de Félix Vallotton. Diabolique, il l’incruste dans l’un de ses tableaux détournés sous les traits d’un chien… mort. Quel duo !

Quand Jazz devient incontrôlable, un seul truc marche, le menacer de lui faire prendre un bain. Excédé, Blase exfiltre le forcené vers la chambre à coucher. Ce qui nous permet de d’apercevoir près du lit une autre gigantesque toile époque Napoléon III : un homme en pied portant un masque d’Anonymous. « Il n’est pas fini, je ne veux pas le montrer pour le moment ». Ce tableau, on l’imagine bien dans l’appartement d’un patron megalo de start-up. Allez savoir pourquoi…

Après l’épisode des jarrets de porc volants, Nicolas, qui n’est pas encore Blase, quitte son Auvergne natale et s’installe à Paris. Cette fois, pas de BEP contraint et forcé au programme, il veut apprendre l’art, l’étudier, s’adonner enfin à ce qui le passionne : les tableaux. Depuis tout petit, il en vu défiler des toiles. Beaucoup. Normal, pour un fils de brocanteurs.

Il nous dit que le déclic s’est produit lors d’un à tête-à-tête avec un dessin trouvé dans une maison qu’il vidait en compagnie de son brocanteur de père en rase campagne auvergnate, la reproduction d’un dessin préparatoire d’un tableau de Rubens.« Je ne savais pas ce que c’était à l’époque. Je l’ai su après devant l’original au Louvre. Tout m’a fasciné dans ce dessin, les nervures du dos, les rehauts de blanc… ».

Blase répète volontiers qu’il n’est pas « un technicien », qu’il n’a pas de don, qu’il a appris, comme ça, à peindre « parce qu’il fallait bien que je gagne ma vie »… Quand on voit son boulot, on se dit tout de même qu’il est drôlement balaise ce Blase… Il ne nous expliquera pas vraiment comment il a appris à restaurer, peindre, recomposer des pans entiers de tableaux. A peine quelques mots sur son vieux fer à repasser qui lui sert à rentoiler les toiles trouées.

Le mystère restera entier et ce n’est pas plus mal, cela a le mérite de fortifier son personnage de hacker prêchant le vrai, le faux, voire les deux en même temps. Tout juste nous lâchera-t-il qu’adolescent il s’exerçait à créer de vrais-faux tableaux, chez un ami encadreur de son père, « en badigeonnant de brou de noix des reproductions sur papier puis en les encadrant avec des cadres d’époque ». On arrachera aussi une autre info intéressante : pour payer ses études d’art à Paris, le garçon travailla pendant deux ans chez un grand marchand d’art sur les quais de Seine où il s’est initié au monde de l’art et a vu « des mecs capables d’aligner pour une toile 200 000 euros sans sourciller ».

Après ses études, il commence à se constituer une collection de tableaux anciens.  « Des croûtes merdiques », dit-il. « Les seuls que je pouvais acheter parce que je n’avais pas d’argent ». Pour les restaurer et se faire un peu de sous. L’idée lui vient d’ajouter des détails incongrus, des objets qui n’existaient pas à l’époque, des « détails chocs sur des peintures chiantes », tout en respectant l’oeuvre, en restant dans l’accord chromatique et le style du peintre.

De son enfance passée dans les antiquités, il a aussi gardé le goût de la « chasse ». Partir traquer des tableaux aux aurores, traverser la France en voiture, en espérant trouver la perle, le truc fou, l’affaire du siècle qui vous hissera au rang de légende dans le milieu. C’est ça qui l’anime, autant que le travail de peinture. « Quand un tableau m’intéresse en salle des ventes ou chez un broc’, je vois tout de suite la manière dont je peux le détourner ». C’est ainsi qu’un troubadour du XIXème, « le sujet chiant par excellence en peinture » soupire-t-il, se retrouve affublé du slip vert de Borat. Et c’est extrêmement efficace.

Quant au caractère politiquement incorrect de sa démarche, il assume tout et ne se cherche pas d’excuses, ni même une caution artistique. « Clairement, je vole l’esprit du peintre, c’est sûr, si je me place d’un point de vue déontologique, c’est limite mais j’assume le côté voyou ». Pour faire rire ou réagir, tous les moyens sont bons. On lui demande si des puristes sont déjà venus protester dans sa galerie. Réponse : non. « Un ou deux restaurateurs professionnels de tableaux sont peut-être déjà venus me casser les couilles mais rien de plus ».

Elle est charmante la galerie de Blase. Il soulève le rideau de fer. On rentre. Une Américaine aussi. Les touristes sont nombreux galerie Vivienne. La femme passe devant les toiles hackées de Blase. « Oh it’s amazing ». Vraiment ? Le garçon sait s’y prendre pour attirer le chaland en exposant en vitrine des interventions bon enfant, comme ce monstre du Loch Ness pointant son cou dans un paysage classique de lac suisse ou encore un notable au nez de clown. Et puis le chaland se trouve subitement devant des toiles plus dérangeantes. Trop tard, il est rentré. Voilà justement notre Américaine le nez collé à une oeuvre pompière dont Blase commente en anglais avec aplomb le caractère sexuel très explicite. Admirable de self control, la visiteuse persévère, un peu crispée, « Oh it’s amazing ».

Blase est un grivois qui ne déteste pas le mot de trop, un blasphémateur, un dynamiteur de faux-semblants, parfois potache, parfois poète, toujours drôle, il questionne aussi notre époque, nos mauvaises habitudes, et toute cette bien-pensance néo-bourgesoise mollassonne qui masque la débandade générale de l’esprit critique et de l’auto-dérision. Savons-nous encore rire sans nous moquer ? En résumé, la petite galerie de Blase est sans doute l’un des endroits les plus « touchy » de Paris en terme de prise de risques. On ne peut pas tout montrer dans cet article, mais franchement, l’artiste ne craint pas de se mettre à dos les 3/4 de la population. Reste 1/4 qui rira bien.

Le sentiment de malaise n’est jamais loin quand on passe en revue ses oeuvres. Comme si Blase n’était pas intervenu avec ses pinceaux mais qu’il s’était contenté de gratter la surface pour révéler les parties cachées, la face sombre d’un monde trop joli pour être honnête. Moeurs déviantes, coming out prohibé, pulsion, domination, monde sexualisé et marketé, meurtre et rêve de grandeur… Qu’on grince des dents ou qu’on se paye sans honte une bonne tranche de poilade devant sa galerie de « monstres », c’est déjà ça d’arracher à la grisaille des années 2010.

Ça coûte cher un Blase ? Les originaux affichent quelques milliers d’euros car avant de transformer un tableau, il faut l’acheter. Sinon, il y a les reproductions, les produits dérivés. Si l’oeuvre lui parle, que Blase voit la future transformation, il faut qu’il l’achète. Même trop cher, confesse-t-il. « Je signe les originaux en mettant un cachet au dos sur une étiquette. J’aime me dire qu’un jour l’étiquette va se détacher et que dans 100 ans des experts analyseront le tableau en sortant des théories artistiques fumeuses pour expliquer des oeuvres comme « Air Jordan 300 years Before Christ », « David contre Borat », ou « Colucci 1840 ». Dans son salon trône un tableau qu’il a hacké en peignant sur une façade de maison un graff de Monsieur Chat (voir la photo au début de cet article). On évoque les questions qui fâchent. « Je sais pas si j’ai le droit, je vais peut-être avoir des emmerdes ».

Pour suivre Blase sur le net, c’est par là et pour voir le peintre et ses tableaux direction le 50 de la galerie Vivienne. Mais cette histoire pourrait bientôt s’arrêter car Blase n’occupe la galerie qu’à titre provisoire. Son rêve ? Financer le pas de porte et s’installer pour de bon. Vous pouvez l’aider en souscrivant à sa campagne de financement participatif. La vie de peintre était plus facile quand les ateliers d’artistes parisiens n’étaient pas encore transformés en lofts.

Allez, une dernière anecdote sur Coluche. Ce tableau, c’est sa Joconde, son piège à curieux, il ne s’en séparera jamais. Du coup, quand il vend extra-muros, Coluche est généralement de sortie. « Sur une journée de brocante, on peut me demander cent fois si c’est un portrait de Coluche et moi l’air étonné je fais : « Ah bon vous trouvez ? », et les gens partent en pensant que je suis un parfait idiot pour ne pas avoir vu cette ressemblance ». Une chose est sûre, Blase est un petit malin, très habile pour brouiller les pistes. Normal pour un hacker.

Et sinon… L’Instant Parisien version revue papier, ça continue : nous avons atteint 113% de notre premier objectif. Un immense merci à tous ! La prochaine étape ? Soyons fous, cap sur les 150%. Il reste 8 jours pour nous soutenir en achetant le premier numéro de L’Instant Parisien. Et si nous atteignons les 150%, nous pourrons lancer le numéro 2, mettre en place une formule abonnement et sortir également un hors-série en région.

8 commentaires

  1. Karine dit :

    Quelle belle découverte ! j’adore ce genre d’artiste qui ne se prend pas au sérieux mais où son art est si parlant et beau et qui a du caractère, j’aime ce côté humour et sarcasme, il fallait y penser (et oser!)détourner des tableaux anciens de cette façon ! Son parcours de vie me touche également ! vraiment belle découverte !

    1. monsieur dit :

      Merci Karine.

  2. Mila dit :

    Une raison de plus de passer dans cette jolie galerie. Surtout que le personnage charismatique de Blase et votre texte énigmatique titillent notre curiosité, bien évidemment. Défi relevé! Le mystère plane mais on mord à l’hameçon 😉

  3. Encore une belle découverte. Je passerai faire un tour à la galerie. Par certains aspects, sa démarche me fait penser à celle de Ron English (même si Ron se concentre sur des icônes de la pop culture). http://www.shootinggallerysf.com/shows/ron-english/gal_artist_27_3006_english4

    1. monsieur dit :

      Merci, François-Charles, pour ce lien et pour la référence

  4. La parigina dit :

    Flûte alors, je suis passée dans cette galerie il y a 15 jours et je n’ai rien vu. Où donc étaient mes yeux ? Il va falloir que j’y retourne.
    En tous cas, j’aime beaucoup vos articles, témoignages d’une curiosité gourmande et bienveillante.

  5. lolabelle dit :

    alors moi j’adore! :-)
    je trouve que ça « démystifie » la peinture et nous/me renvoie à la question qu’est ce que l’art, qu’est ce que le beau, qu’est ce qu’une belle peinture…
    et puis ce côté décalé dans un cadre classique, un régal :-) (pour ma part, c’est l’effet que je cherche au quotidien en déco, coiffure, fringues.. ;-))Et puis ce Blase il allie tout ce que j’aime les brocantes aujourd’hui et mon rêve de jeunesse pour la restauration de tableaux :-)

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